mercredi 12 juillet 2017

Ottone, re di Germania de Haendel a ouvert le Festival de Beaune 2017

Georg Friedrich Haendel (1685-1756), Ottone, re di Germania. De gauche à droite: Luigi De Donato (Emireno), Dilyara Idrisova (Teofane), Max Emanuel Cenčić (Ottone), George Petrou, Ann Hallenberg (Gismonda), Anna Starushkevych (Matilda), James Hall (Adalberto), Orchestre Il Pomo d'Oro. Photo : (c) Bruno Serrou

A Beaune, le chef grec George Petrou à la tête d’une brillante distribution donne tout son lustre à Ottone, re di Germania de Haendel

Max Emanuel Cenčić (Ottone). Photo : DR

Pour l’ouverture de la 35e édition du Festival international d’opéra baroque & romantique dont elle est la fondatrice, Anne Blanchard a choisi le quinzième opéra de Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Ottone, re di Germania (Othon, roi de Germanie). Cinquième ouvrage pour le King’s Theater où a été créé en janvier 1723, s’appuie sur un livret de Nicola Francesco Haym (1678-1729) adapté d’un autre livret d’opéra, Teofane d’Antonio Lotti (v.1667-1740).

Othon II du Saint-Empire romain germanique dit Le Roux (v.955-983). Photo : DR

L’intrigue, qui se situe à Rome à la fin du Xe siècle, s’inspire des fondateurs de la dynastie Saxonne, Othon Ier dit le Grand et son fils vertueux Othon II dit le Roux, qui étendirent leur empire jusqu’en Italie et se firent couronner empereurs par le pape à Rome. L’action se focalise sur le mariage d’Othon II et de la princesse byzantine Théophane, avec des références à la répression qu’Othon Ier exerça sur l’usurpateur Berenger et son épouse (Gismonda dans l’opéra) et de péripéties de l’empereur de Byzance Basile II (ici Emireno), frère de Teofane. L’œuvre se déploie en trois actes d’une heure et compte six rôles enchaînant les arie reliées par de courts récitatifs, le tout soutenu par un orchestre chatoyant.

Photo : (c) Bruno Serrou

Cet opéra, l’un des plus grands succès de Haendel, a été le premier repris au XXe siècle, en 1921 à Göttingen. L’équipe réunie à Beaune est, à deux éléments près, la même que celle de l’enregistrement qui vient de paraître chez Decca (2). Elle a donné tout son lustre à cette œuvre dans laquelle le compositeur saxon instille une variété d’affects emplis de sortilèges. Seul regret, comme souvent dans les opéras du compositeur saxon, la rareté des ensembles, réduits à un superbe duo des deux mezzo-sopranos, Gismonda et Matilda, à la fin du deuxième acte, un autre à l’acte III entre Teofane et Ottone, et le sextuor final.

George Petrou. Photo : DR

Prévu aux hospices de Beaune, la canicule (dommageable pour les instruments anciens et pour les voix), c’est finalement la basilique Sainte-Marie qui a été le cadre de l’exécution d’Ottone en version concertante. La réverbération plus marquée que dans la cours des hospices a légèrement troublé la perception de l’orchestre, qui était placé derrière les protagonistes et devant l’autel. En tête de distribution, le contre-ténor croate Max Emanuel Cenčić, voix d’une plastique et d’une élasticité saisissantes. La soprano russe Dilyara Idrisova s’impose en Teofane de sa voix lumineuse aux colorature aériennes et aux aigus triomphants. La mezzo-soprano suédoise Ann Hallenberg est une Gismonda de grande classe, la mezzo-soprano ukrainienne Anna Starushkevych est une Matilda engagée mais manquant de graves. En Emireno, la basse italienne Luigi De Donato impressionne par la profondeur de sa voix aux vocalises maîtrisées. Enfin, le contre-ténor anglais James Hall, dans ses rares interventions, est un Adalberto au style irréprochable.

Bruno Serrou


1) Jusqu’au 13/07 (vendredi, samedi, dimanche). Rens. : 03 80 22 97 20. www.festivalbeaune.com. 2) 3CD Universal/Decca

Article initialement publié dans les colonnes du quotidien La Croix

jeudi 6 juillet 2017

Pierre Henry, le "pape" de la musique concrète et électro-acoustique est mort jeudi 6 juillet 2017. Il avait 89 ans

Pierre Henry (1927-2017). Photo : DR

Considéré par les jeunes générations comme le « pape de la musique électronique », ce qui le flattait et l’agaçait à la fois, le mettant plus ou moins en porte-à-faux, Pierre Henry a surtout été célébré comme l’un des initiateurs de la musique concrète, inventée par Pierre Schaeffer. Il avait rejoint ce dernier en 1949 au Club d’essai qui devint alors le Groupe de Recherche de Musique Concrète avant de prendre le nom de Groupe de Recherche Musicale (GRM). C’est a contrario de la « musique abstraite », qui repose sur une partition, que le terme « musique concrète » a été inventé, puisqu’il s’agit de fixer un son et des séquences sonores sur une bande magnétique, à les travailler sur divers supports et d’en écouter le résultat via des haut-parleurs.  

Pierre Schaeffer (1910-1995) et Pierre Henri (1927-2017) en studio en 1953. Photo : (c) Radio France/GRM

Authentique musicien de formation classique né le 9 décembre 1927 à Paris, Pierre Henry a commencé très tôt sa vie de musicien. Entré à dix ans au Conservatoire de Paris dans les classes de piano, de percussion et d’écriture puis de composition avec Nadia Boulanger, et d’harmonie avec Olivier Messiaen, il disait s’être lancé dans la carrière de percussionniste « en tapant sur tout ce qui se trouvait à [sa] portée, toutes sortes d’ustensiles, les tables, les tambours, etc. ». Il avait, rappelait-il,  commencé enfant par l’écoute du monde qui l’environnait, au dehors, dans le jardin, comme au-dedans de la maison de ses parents. « J’en suis arrivé au moment de créer un bruit, résumait-il, et je parvins à créer quelque chose d’entièrement nouveau, un son inouï extrêmement complexe et extraordinaire. Au début, je voulais inventer quelque chose d’étrange. » A vingt-deux ans, il rencontre Pierre Schaeffer, qui, après avoir écouté la bande son qu’il avait réalisée pour le film Voir l’invisible, l’invite à le rejoindre au Club d’essai de la Radio télévision française (RTF). Avec son aîné, Il compose en 1950 Symphonie pour un homme seul, œuvre fondatrice de la musique concrète, et devient chef des travaux du Groupe de Recherche sur les Musiques Concrètes (GRMC). En 1953, au Festival de Donaueschingen, il crée Orphée, premier opéra concret, écrit en collaboration avec Schaeffer. Six ans plus tard, il rompt avec son mentor et fonde le premier « home studio » indépendant de France, APSOME (Applications de Procédés SOnores en Musique Électroacoustique) et, en 1982, Son/Ré, qui sera soutenu par le ministère de la Culture et par la Ville de Paris. « Mes sons sont comme des idéogrammes, constatait-il. Ils ont besoin de communiquer une idée, un symbole. Dans mon travail, je suis souvent comme en approche psychologique. C’est pourquoi je réalise une construction dramatique ou poétique, ou une association de timbres, ou encore, tout comme en peinture, de couleurs. Les sons sont partout. Pas besoin de bibliothèque ou de musée. L’infinie richesse de la palette d’un son détermine une atmosphère. J’essaie d’élaborer une « tablature de séries », devenant ainsi une sorte de sériel attardé. Après une période de grande véhémence expressive, postromantique, je pense entrer aujourd’hui dans une période conceptuelle. Ce qui me ramène à mes travaux des années cinquante. » Avec la technique numérique, Henry estimait le son digital contemporain très réaliste, mais aussi très impersonnel. « Ce n’est pas un monde mais un atome, quasi virtuel. »

Pierre Henry (1927-2017). Photo : (c) Christian Rose

Pierre Henry a parcouru le monde pour exécuter ses œuvres, avec la volonté de maîtrise complète de la spatialisation. Novateur dans le domaine de l'exploration du son, défenseur d'une esthétique ouverte, pionnier de la recherche technologique, il a ouvert la voie à une multitude d’univers sonores. A partir de 1995, la jeune génération des « musiques dites actuelles » se réfère à lui pour ses inventions, reprises pour la plupart par les nouvelles technologies. Les musiques rock et pop’ l’intéressent depuis les années 1960, époque où il travaillait avec le groupe Spooky Tooth sur l’affable disque Ceremony entrepris à la suite du succès de Messe pour le temps présent en 1967. Pourtant, il ne s’est jamais reconnu de ce monde. « Ma musique n’a jamais été vraiment électronique, mais électro-acoustique. Si bien que cette reconnaissance me laisse un peu froid. Un créateur ne recherche pas le succès immédiat. Je n’ai pas le temps de m’intéresser à cette musique, et je m’en tiens à mes propres formules. Je pense que cette musique est de plus en plus polluée, et je constate qu’elle ne se fonde que sur un seul son ; un simple son, toujours et partout ; un son standardisé. »

Pierre Henri et quelques-unes de ses bandes magnétiques. Photo : DR

Admirateur de Richard Wagner et du chorégraphe Maurice Béjart, qui a utilisé dès 1955 la Symphonie pour un homme seul composée par Pierre Henry et Claude Schaeffer et avec qui il parcourra le monde comme ingénieur du son et pour qui il composera quinze ballets, dont la fameuse Messe pour le temps présent, Henry aimait la théâtralité de la musique, qu’il voulait allégorique. Outre Béjart, il a travaillé avec les chorégraphes Georges Balanchine, Carolyn Carlson, Merce Cunningham, Alwin Nikolaïs, Maguy Marin. Parmi ses musiques de films, L’Homme à la Caméra de Dziga Vertov. Il a également réalisé des performances avec les plasticiens Yves Klein, Jean Degottex, Georges Mathieu, Nicolas Schöffer, Thierry Vincens. 

Pierre Henri (1927-2017). Photo : DR

Jusqu’à la fin, il a poursuivi ses expérimentations au gré de créations comme Objectif Terre (2007), Dieu à la maison (2009), le Fil de la Vie (2012), enfin, Continuo ou Vision d’un futur (2016), commande de la Philharmonie de Paris. En septembre dernier, malade, il n’avait pu participer à la création à Strasbourg de ses Chroniques terriennes, où il fut remplacé le 23 septembre, durant le week-end d’ouverture du Festival Musica, par son ami Thierry Balasse à la console. La mort le fascinait - plusieurs œuvres évoquent le passage de la vie au trépas, le Voyage, le Livre des Morts Egyptien, le Livre des Morts Tibétains. « La mort, disait-il, est un grand sujet pour une œuvre. Je préfère la naissance, mais, du point de vue artistique, je préfère la notion de mort à celle de naissance. »

Pierre Henry est mort à l’hôpital Saint-Joseph à Paris ce jeudi matin. Il avait 89 ans.

Bruno Serrou

La totalité de la musique de Pierre Henry est disponible sur CD chez Philips/Decca-Universal


Article paru dans le quotidien La Croix daté vendredi 7 juillet 2017

mercredi 5 juillet 2017

Les Rencontres musicales d’Evian dirigées par le Quatuor Modigliani unit avec bonheur l'excellence de la jeunesse et de la maturité

Evian (Haute-Savoie). Rencontres Musicales d’Evian. Grange au Lac, Théâtre du Casino. Samedi 1er, dimanche 2 et lundi 3 juillet 2017

Evian, Grange au Lac vue de l'extérieur. Photo : (c) Bruno Serrou

Un quart de siècle après son inauguration, la Grange au Lac garde toute sa magie. Conçue par l’architecte Patrick Bouchain à la demande d’Antoine Riboud, propriétaire des sources de la ville d’eau savoyarde, « pour que [son] ami Mstislav Rostropovitch se sente chez lui », cette salle toute en bois prévue pour tenir vingt ans sonne toujours comme un énorme violoncelle, les modifications et consolidations pour la pérenniser n’ayant aucune emprise sur elle.

Evian, Grange au Lac. La scène. Photo : (c) Bruno Serrou

En cette année anniversaire de l’immense violoncelliste russe né en 1927 et mort en 2007, les quatre directeurs artistiques des Rencontres musicales, tous membres du Quatuor Modigliani, ont invité tout un éventail de grands violoncellistes représentants de toutes les générations, du maître américain Lynn Harrell à Aurélien Pascal, lauréat du Concours Reine Elisabeth de Bruxelles. Pour leur quatrième édition à la tête du festival après quinze ans d’interruption, les Modigliani reprennent le flambeau de l’Académie fondée par Rostropovitch. 

Evian, Théâtre du casino vu de l'extérieur. Photo (c) Bruno Serrou

Mais au lieu d’un échange avec l’Institut Curtis de Philadelphie, c’est désormais une académie propre à Evian et la création de l’Evian Chambre Orchestra. « Nous commençons avec une dizaine de jeunes instrumentistes à cordes recrutés dans le monde entier, précise l’altiste Laurent Malfaing. Ils viennent ici dix jours pour travailler un programme avec de grands aînés, cette année Gérard Caussé et Lynn Harrell. » La sélection se fait par cooptation, en collaboration avec la Fondation Reine Elisabeth de Belgique. « Nous allons voir ce que cela donne à l’issue du concert que ce premier ensemble présentera en fin de festival, tempère le violoncelliste François Kieffer. Au programme, l’arrangement de Mahler du Quatuor à cordes op. 95 de Beethoven et le Rondo de Schubert avec la violoniste japonaise Sayaka Shoji. » 

Evian, Théâtre du Casino. Le cadre de scène. Photo : (c) Bruno Serrou

A terme, les Modigliani envisagent un orchestre de formation dite Mozart, avec bois, cuivres et timbales, et qui puisse se pérenniser en portant le renom d’Evian en donnant des concerts dans le monde. « Nous aimons aussi susciter des rencontres entre musiciens qui n’ont jamais eu l’occasion de travailler ensemble, comme le violoncelliste Henri Demarquette et le pianiste Jean-Frédéric Neuburger, imaginer des thématiques, des programmes, en proposant à chacun des œuvres qu’ils associent avec celles qu’ils aiment », s’enthousiasme Malfaing.

Evian, Hôtel Royal, centre des Rencontres musicales d'Evian. Photo : (c) Bruno Serrou

L’édition 2017 consacrée au romantisme allemand s’est ouverte le 1er juillet devant plus de mille auditeurs venus des environs du lac Léman, de vacanciers et de fidèles des Rencontres, jusqu’aux Etats-Unis et à l’Asie. Ce sont les hôtes du festival qui ont fait le spectacle avec Nicholas Angelich dans une remarquable monographie Schumann, un dense Quatuor à cordes n° 3, de poétiques Scènes d’enfants par un Angelich au toucher aérien, et un somptueux Quintette avec piano

Nicholas Angelich et le Quatuor Modigliani. Photo (c) Bruno Serrou

Puis, à raison de deux rendez-vous par jour, le premier concert de dimanche a réuni deux musiciens de renom qui jouaient ensemble pour la première fois, le violoncelliste Henri Demarquette et le pianiste Jean-Frédéric Neuburger dans des pages de Brahms. 

Henri Demarquette et Jean-Frédéric Neuburger. Photo : (c) Bruno Serrou

Moins convainquant malgré un Orchestre des Pays de Savoie dirigé avec brio par Nicolas Chalvin, les prestations du violoniste coréen Ray Chen dans le Concerto n° 2 de Mendelssohn, trop retenu, et de son compatriote Seong-Jin Cho, dernier vainqueur du Concours Chopin, dans le Concerto n° 2 de Chopin, trop froid.

Nicolas Chalvin, Ray Chen et l'Orchestre des Pays de Savoie. Photo : (c) Bruno Serrou

Dans le charmant Théâtre du Casino où Mstislav Rostropovitch donnait ses cours de maître à des étudiants du Curtis Institute, et où j’ai pu entendre quelque créations voilà une vingtaine d’années, notamment d’un opéra d’une élève de l’institution pédagogique dont je ne me souviens pas du nom mais seulement du titre, puisqu’il s’agissait d’une adaptation de la nouvelle d’Edgar Allan Poe la Chute de la maison Usher, le Quatuor Modigliani organise les « concerts de midi ». 

Adam Laloum. Photo : (c) Bruno Serrou

Mardi, Adam Laloum a donné deux Sonates n° 21 créées à Vienne, la Waldstein de Beethoven (1803-1805) et la dernière pièce du genre de Schubert (1828). Comme intimidé par la création du Titan de Bonn, le jeune pianiste a proposé une Waldstein sans panache ni engagement, pour ne pas écrire terne et contrainte. En revanche la si bémol majeur D. 960 de Schubert s’est imposée par sa mélancolie contenue, son humanité, le lyrisme du mouvement lent. 

Howard Arman, Martin Helmchen, Krešimir Stražanac, Nicholas Angelich, Rachel Harnisch (de gauche à droite), et le Choeur de la Radio bavaroise. Photo : (c) Bruno Serrou

Mardi soir, la Grange au Lac accueillait l’un des plus grands chœurs professionnels au monde, le Chor des Bayerischen Rundfunks (Chœur de la Radio bavaroise) dirigé par son directeur musical, le chef de chœur britannique Howard Arman dans la version pour deux pianos d’Un Requiem allemand de Johannes Brahms. Cette formation unique sans équivalent en France a admirable servi une musique dans laquelle elle excelle, donnant à cette œuvre au caractère funèbre tout sa tendresse et sa grandeur humble et lumineuse, tant elle est emplie d’espérance et d’humanité. Soutenu et dialoguant avec un duo de pianistes remarquables, le Berlinois Martin Helmchen au premier piano, et l’Américain Nicholas Angelich au second qui ont magistralement mis en exergue le nuancier sombre et charnel des textures de l’orchestre brahmsien, tandis que les deux jeunes solistes vocaux, la soprano Rachel Harnisch, intense et nuancée, et l’impressionnant baryton-basse croate Krešimir Stražanac, voix ample, colorée, diction impeccable, se sont révélés magnifiques d’engagement et de vocalité. 

Bruno Serrou

Jusqu’au 9/07 à raison de 2 concerts par jour. www.rencontres-musicales-evian.fr. Les concerts sont retransmis en direct sur Radio Classique

Article en partie publié dans le quotidien La Croix du 4 juillet 2017