lundi 30 juin 2014

Maître George Benjamin et ses élèves

Paris, Festival ManiFeste, Le Cent-Quatre, salle 400, samedi 28 juin 2014

George Benjamin (né en 1960), professeur de la master class de composition lyrique de ManiFeste. Photo : DR

Un concert façon Cursus de l’IRCAM, telle était la forme du rendez-vous proposé samedi par le festival ManiFeste à quelques encablures de la Cité de la Musique, au Cent-Quatre, par l’Ensemble Intercontemporain. Il s’est agi d’une soirée réunissant les travaux de six étudiants des master classes de composition animées par George Benjamin dans le cadre de l’Académie ManiFeste de l’IRCAM, héritière du Centre Acanthes de Claude Samuel.

George Benjamin a présenté au public venu en nombre au Cent-Quatre, malgré l’environnement particulier du lieu, assister à ce concert organisé en association avec les Ensemble EXAUDI et Intercontemporain sa master class dont le thème était l’opéra par le biais de la composition d’une scène dramatique. « J’ai rencontré dans ce cadre des jeunes qui n’avaient jamais entendu et côtoyé de chanteurs, s’est étonné Benjamin. Il est vrai que cette génération est principalement préoccupée d’électronique et autres outils modernes. C’était donc une gageure pour eux que d’écrire pour la voix et pour un instrumentarium conventionnel sans informatique. » 

Juan de Dios Magdaleno (né en 1984). Photo : (c) Luc Hossepied/Ensemble Intercontemporain

Les étudiants avaient pour contrainte d’écrire pour deux des voix (soprano, basse) de l’ensemble britannique EXAUDI et quinze instrumentistes (flûte, hautbois, clarinette, clarinette basse, basson, cor, trompette, trombone, percussion, harpe, deux violons, alto, violoncelle, contrebasse) de l’Ensemble Intercontemporain. Présentées par groupes de trois, les six œuvres élaborées dans le cadre de la classe de maître étaient précédées de deux paires de pages de quatre de leurs aînés, un trio de Peter Eötvös, un second trio de Matthias Pintscher, un solo de George Benjamin et un duo de Chaya Czernowin, seule compositrice de la soirée, puisque, étonnamment, aucune jeune femme n’a été retenue par l’Académie… Ces derniers ont eu la latitude de choisir la langue du livret qu’ils entendaient mettre en musique, pourvu que ce soit non pas de la poésie mais un texte dramatique à forte connotation dramaturgique, puisqu’il s’agissait non pas de mélodie mais d’une scène lyrique.

Sérgio Rodrigo (né en 1983). Photo : DR

Le jeune mexicain Juan de Dios Magdaleno (né en 1984), violoniste, mathématicien et architecte de formation, a opté pour un texte allemand de Johann Baptist von Alxinger tiré de la Médée d’Euripide qu’il a intitulé Die Tragödie der Distanz. Il en a souligné les tensions dramatiques par l’exploitation de tous les modes d’expression vocale, du parlé au chanté, donnant à la formation instrumentale la prestance d’un troisième personnage de la tragédie. Son confrère brésilien Sérgio Rodrigo (né en 1983) a pour sa part choisi d’associer un extrait de Mrs Dalloway de la romancière anglaise Virginia Woolf à un passage de The Pillow Book de l’auteur japonaise du XIe siècle Dame Sei Shōnago, ce qui suscite une musique colorée et polymorphe que l’on peut pleinement apprécier dans l’introduction instrumentale, tandis que les voix sont quasi exclusivement traitées en parlando

Fabià Santcovsky. Photo : DR

Le compositeur espagnol Fabià Santcovsky, physicien de formation, a présenté Arbrée « El enamoramiento de Titiro » fondé sur Dialogue de l’arbre de Paul Valéry chanté en français. Le ton est à la déclamation continue, et il s’y trouve une musique raréfiée, comme si le compositeur avait été intimidé par la portée du dialogue en prose entre Lucrèce et Tityre de Valéry. 

Zeno Baldi (né en 1988). Photo : DR

La seconde vague de trois créations s’est ouverte sur Buonadomenica de l’Italien Zeno Baldi (né en 1988), qui a choisi un extrait dans sa langue de Pornobboy de ses compatriotes Enrico Castellani et Valeria Raimondi pour concevoir une partition ludique jouant de l’imitation du train et de la résonance pour se conclure sur les harmoniques du violoncelle et de la contrebasse. 

Stylianos Dimou (né en 1988). Photo : DR

Le Grec Stylianos Dimou (né en 1988) a opté pour l’anglais pour son enigma’s ‘’I’’ : away from [Anit] sur un texte de Mela Gerofoti sur lequel le compositeur joue de sons exhalés et frottés tels le souffle autant par la voix de la soprano que par les quinze instruments. Un souffle vers lequel l’œuvre tend avant de conclure sur le mot « away » exposé comme en expirant. 

Michael Cutting. Photo : DR

La dernière pièce, clock in, on, out sur un poème de Robbie Gardiner, était signée du Britannique Michael Cutting, qui, dans ses premiers instants, use du bruit blanc et de l’humour pimpant, et sonne comme une page de Bartók. Remplaçant Matthias Pintscher retenu à New York, Julien Leroy a excellemment dirigé l’Ensemble Intercontemporain, soutenant avec délicatesse et une vigilance de tout instant les deux solistes d’EXAUDI, la soprano Juliet Fraser et la basse Jimmy Holliday.

Juliet Fraser (soprano), Julien Leroy (direction), Jimmy Holliday (basse) et l'Ensemble Intercontemporain. Photo : (c) Ensemble Intercontemporain

Avant chaque vague d’œuvres nouvelles des jeunes compositeurs, les solistes de l’Intercontemporain ont interprété de courtes pièces de quatre aînés. Tout en intériorité, Psy pour flûte en sol/piccolo, violoncelle et harpe (1996-1997) de Péter Eötvös (né en 1944) a été interprété avec délicatesse et minutie par Emmanuelle Ophèle, Frédérique Cambreling et Eric-Maria Couturier. Cette interprétation d’une œuvre intimiste a malheureusement été perturbée par des retardataires indiscrets faisant lourdement claquer leurs chaussures sur les marches métalliques, par un fauteuil au ressort bruyant et par une sonnerie interminable d’iPhone… Jeanne-Marie Conquer, Odile Auboin et Eric-Maria Couturier ont donné l’économe trio à cordes Study II for Treatise on the Veil (Etude II pour le Traité sur le voile) de Matthias Pintscher (né en 1971), œuvre ou le son raréfié, les archets jouant en permanence ponticello et sur les harmoniques, à l’instar des voilages volant au fil du vent en frottant des fenêtres. La flûte d’Emmanuelle Ophèle a enluminé le vol d’oiseaux alpins peint avec onirisme et chatoyance dans Flight pour flûte seule par un George Benjamin (né en 1960) de dix-neuf ans. Enfin, seule œuvre d’une compositrice du programme, le duo pour clarinettes basses Duo Leat composé en 2009-2010 par l’Israélienne Chaya Czernown (née en 1957) qui a permis à Alain Billard et Alain Damien d’exalter toutes les propriétés de leur instrument, du bruit de clefs au vibrato, de l’extrême aigu aux abysses sonores des clarinettes basses, qui se répondent et fusionnent tour à tour, mimant parfois les sonorités d’instruments à cordes.


Bruno Serrou

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