jeudi 19 juin 2014

La somptueuse enluminure de Philippe Leroux "Quid sit musicus?" par Les Solistes XXI crée l’événement de l’édition ManiFeste 2014 à l’IRCAM

Paris, Ircam Espace de projection, mercredi 18 juin 2014

Philippe Leroux (né en 1958). Photo : DR

Compositeur d’une finesse rare, Philippe Leroux (né en 1958) est des créateurs les plus marquants de la génération des années cinquante. Discret, lucide, d’humour exquis, il allie rigueur technique et passion pour la transmission, autant vers le public que vers les musiciens, notamment dans le cadre de son enseignement à l’IRCAM, puis à l’Université McGill de Montréal. Artiste de grand talent, il s’est tourné vers la composition dès l’âge de onze ans, avant de s’imposer rapidement comme l’un des compositeurs majeurs de sa génération par la puissance de son inspiration, l’exigence de son écriture, la profondeur, le raffinement et l’expressivité de sa musique.

Les Solistes XXI. Photo : DR

Toute la musique de Philippe Leroux, qu’elle soit instrumentale ou vocale, exhale le chant. Son imaginaire est imprégné de musique ancienne, du grégorien à la Renaissance en passant par l’écriture neumatique qu’il a notamment utilisée dès 1990 dans Je brûle, dit-elle un jour à un camarade pour soprano solo sur trois poèmes d’Edmond Jabès (1912-1991). C’est donc tout naturellement que la rencontre artistique du compositeur avec Rachid Safir, directeur de l’Ensembles Les Solistes XXI, se formalise en 2007. Depuis toujours en effet, Les Solistes XXI se plaisent à créer des passerelles entre les diverses périodes de l’histoire de la musique, depuis les répertoires les plus anciens jusqu’aux plus contemporains, comme en témoignent des programmes qui mettent en regard des œuvres de Carlo Gesualdo et Klaus Huber ou Gianvincenzo Cresta, Guillaume Dufay, Josquin des Prés et Klaus Huber, Pérotin, Giovanni Pierluigi da Palestrina et Giacinto Scelsi, Franz Liszt et Kaija Saariaho… En 2009, le compositeur et l’ensemble vocal se retrouvaient à Saint-Florent-le-Viel dans le cadre d’une résidence au milieu de médiévistes, de linguistes et autres spécialistes du Moyen-Age. De ce séjour dans le Maine-et-Loire est né un premier projet qui a été créé à Strasbourg le 6 octobre 2010 dans le cadre du Festival Musica sous le titre Mon commencement est ma fin inspiré du quatorzième Rondeau Ma fin est mon commencement de Guillaume de Machaut (1300-1377) dont Leroux se rapproche d’autant plus que jusqu’à l’âge de 19 ans il se pensait comme son grand aîné autant écrivain que compositeur. Le vers du maître franco-flamand « Ma fin est mon commencement, et mon commencement ma fin » souligne le tour canonique de la pièce et, surtout, sa forme rétrograde. Cette partie de la première mouture de l’œuvre de Philippe Leroux se présentait comme un immense palindrome, à l’instar de la fameuse œuvre de Machaut qui en constituait l’épicentre. Cette première forme de l’œuvre faisait alterner des œuvres médiévales, vocales et instrumentales accompagnées par des instruments d’époque, des palimpsestes composés par Philippe Leroux en relation avec motet, ballades et rondeaux du XIVe siècle de Guillaume de Machaut, Jacob de Senleches, Baude Cordier, Johannes Olivier Solage etc., et une pièce originale a cappella en cinq parties de Leroux.

Guillaume de Machaut (1300-1377). Photo : DR

La partition originelle en cinq épisodes d’une durée totale de vingt-trois minutes que Philippe Leroux a composée pour la version de 2010 et ce qui l’entoure constituaient une œuvre de quatre vingt dix minutes. Le compositeur a souhaité retravailler ce premier essai tout en le limitant à une heure de musique. Il a choisi en outre d’utiliser la technique du stylo optique et du papier augmenté pour établir un lien entre l’autographe de Machaut, la calligraphie, et les événements sonores qui en résultent. La technologie IRCAM du « papier augmenté » associée à un stylo optique Bluetooth permet de récupérer par le biais d’un ordinateur les données gestuelles des calligraphies émanant des manuscrits de Machaut pendant qu’ils sont chantés. Ces données sont ensuite utilisées pour déterminer gestes mélodiques, traitements du son ou de la spatialisation pour contrôler d’autres paramètres ou susciter des processus d’intervalles de contractions, de transposition ou d’inversions de données symboliques, comme les hauteurs, les durées, etc. Ce que transmet le crayon optique n’est pas du son proprement dit mais un signal qui déclenche des sons prédéterminés par le compositeur.

Boèce (470-524). Photo : DR

Pour la version définitive de cette première réalisation, Philippe Leroux a intégré des écrits du philosophe néoplatonicien et homme politique latin Boèce (470-524) choisis dans De institutione musica qui donnent le titre de l’œuvre nouvelle, Quid sit Musicus? C’est-à-dire « Qu’est-ce que le Musicien ? » : est-ce celui joue, celui qui compose ou celui qui écoute ?... De la première mouture, il reste quatre pièces, dont trois de Machaut incorporées dans la partie électronique. Plusieurs phrases de Boèce sont déclinées dans cinq épisodes. 

Partitions en neumes de Guillaume de Machaut. Photo : DR

Le premier a pour titre Celui qui s’étonne. Boèce y affirme que la musique est non seulement celui qui la fait mais aussi celui qui l’écoute. Le deuxième s’intitule Celui qui perçoit, le troisième Celui qui désire, le quatrième revient sur Celui qui imite, et le cinquième Celui qui joue. Entre chacun de ces volets, sont intercalés les Cinq chansons sur des poèmes de Jean Grosjean que Philippe Leroux a composées en 2010, ainsi que Sans cueur et Ma fin est mon commencement de Guillaume de Machaut, La harpe de mélodie de Jacob de Senleches qui est canon parfait à deux sopranos, luth et vièle, Inviolata genitrix/Felix Virgo qui est partiellement de Guillaume de Machaut, enfin Phyton, phyton, dont seul le texte est de Machaut, la musique étant de Philippe Leroux, ce qui constitue l’unique palimpseste préservé de la forme initiale. Le tout s’enchaîne sans pause, en dépit de quelques moments de silence ponctuant le développement de l’œuvre, qui ne s’interrompt pas puisque pendant ce temps les musiciens miment l’écriture. Les transitions se font sur des cadences, des tenues d’instruments sur une note sur laquelle les chanteurs rebondissent. Des ponts sont aménagés entre les pièces, soit électroniquement soit instrumentalement.

Rachid Safir. Photo : DR

Quid sit Musicus? se présente donc comme un extraordinaire magma qui transporte auditeurs et interprètes dans un univers où le temps et l’espace sont comme en apesanteur. Le son enveloppe la salle entière, pénètre l’auditeur jusqu’au plus profond de l’être, touché par une musique venue de l’indicible qui surprend au détour de chaque phrase, l’électronique « live » n’apparaissant à aucun moment comme un artifice, les interprètes semblant s’exprimer de façon spontanée, comme s’ils improvisaient une musique extraordinairement maîtrisée et strictement élaborée, mais toujours renouvelée et inventive, autant celle de Machaut que celle de Leroux, si subtilement fondues qu’il est impossible de déterminée à quel moment l’on passe de l’une à l’autre, si ce n’était peut-être le changement d’instrumentarium, le luth passant à la guitare, la vièle permutant avec le violoncelle. Les deux voix de sopranos, remarquablement conduites par Marie-Albert et Raphaële Kennedy, enluminent la sensuelle polychromie qui émane de la partition, soutenue par le mezzo charnel et profond de Lucile Richardot, tandis que Vincent Bouchot passe avec une facilité confondante du registre de contre-ténor à celui de baryton en passant par celui de ténor, se détachant avec dextérité ou se fondant avec aisance aux voix de ses comparses des Solistes XXI, tandis que le ténor Laurent David, le baryton Jean-Christophe Jacques et la basse Marc Busnel qui chantent avec un naturel et un bonheur qui rayonnent sur la salle entière. Caroline Delume (guitare, luth) et Valérie Dulac (vièle, violoncelle), deux instrumentistes aguerries à tous les répertoires, instillent des éclats de lumière et de couleurs ombrées et fruitées qui jaillissent telles des fusées. La direction paisible et bienveillante mais explicite de Rachid Safir, regard vigilant et gestique déliée, instille à l’œuvre simplicité, intelligibilité et fluidité, et plonge l’œuvre dans une immatérialité qui transporte l’auditeur dans une totale atemporalité. Ce qui n’est pas toujours le cas de la vidéo réalisée par Til Berg, malgré la force qui émane du geste final du crayon qui, passant à l’envers, efface les neumes, portées et lettrines de l’autographe projeté sur grand écran derrière les interprètes.

Reste à souhaiter que cette grande partition soit souvent programmée, au-delà de l’enregistrement dont la publication du report CD est annoncée pour le printemps 2015.    


Bruno Serrou

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