vendredi 7 juin 2013

Avec "Tutti", Yann Maresz a offert au public de ManiFeste une œuvre passionnante après sept ans de maturation

Paris, Centre Pompidou, Grande salle, jeudi 6 juin 2013

Ensemble musikFabrik. Photo : DR

Concert en deux partie, hier, dans la grande salle archi-comble du Centre Pompidou, curieusement intitulé « Portrait Maresz I », alors que la musique de cet excellent compositeur n’occupait qu’à peine plus du tiers de la soirée. Il faut dire qu’il s’agissait d’une création mondiale particulièrement attendue, tant les œuvres nouvelles de Yan Maresz (né en 1966) sont rares - le second volet du « portrait », qui sera proposé le 19 juin par l’Ensemble Court-Circuit, présentera deux partitions des années 1994-2004 entourées d’œuvres nouvelles de deux autres compositeurs.

Sébastien Gaxie (né en 1977). Photo : DR

La première partie était entièrement assurée par le seul pianiste français d’origine états-unienne David Lively, à qui ManiFeste a confié la création mondiale d’une œuvre pour piano et électronique en temps réel, Continuous Snapshots, d’un ancien stagiaire du Cursus de composition de l’Ircam, Sébastien Gaxie (né en 1977). Si l’on se réfère à ce qui est écrit dans la brochure-programme et à l’écoute de cette pièce, l’on ne peut que regretter que ce compositeur de 35 ans soit « de ces artistes qui n’ont de cesse de s’attaquer à d’autres arts que le leur. » Et, comme le constate plus loin le même texte, ce Continuous Snapshots « participe indéniablement de ce tropisme (sic) », il est indéniable que cet artiste ferait mieux de se concentrer sur ce sur quoi il entend se consacrer, la composition. Cette partition est en effet pauvre en inspiration et en invention, la partie piano étant pour le moins d’une linéarité monotone et la partie électronique univoque et terne. 

David Lively. Photo : DR

David Lively a ensuite enchaîné trois pièces pour piano de Magnus Lindberg (né en 1958), la première de 1988, les deux autres des années 2000. Intitulée Twine, la première est vive et riche en timbre et en résonances, à l’instar des préoccupations de cette période où le compositeur finlandais la composa alors qu’il entendait confronter les écoles sérielle et spectrale. Les deux autres pièces, deux Etudes pour piano, ont été respectivement conçues en 2001 et 2004, l’une ayant été créée par Jay Gottlieb au Havre dans le cadre du festival Octobre en Normandie 2001, l’autre par Paul Crossley au Wigmore Hall de Londres en 2004. Ces pages concises et virtuoses pensées par un compositeur pianiste se situent dans la lignée des pièces du genre de Chopin, Liszt, Debussy et Ligeti, mais moins complexes et originales que celles du Hongrois, Lindberg se tournant vers le néoromantisme. David Lively a donné de ces Etudes une lecture souple et aérée, d’une adresse naturelle, sans fioriture ni distanciation excessive.

Magnus Lindberg (né en 1958). Photo : DR

La seconde partie de la soirée était assurée par le magnifique ensemble rhénan musikFabrik dirigé par Peter Rundel. Elle s’est ouverte sur une autre partition de Magnus Lindberg, Coyote Blues, composée en 1993 pour flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, trompette, trombone, percussion, piano, quintette de cordes sans électronique. Créée à Stockholm le 25 mars 1993 par le KammarensembleN dans le cadre du festival New Music, cette œuvre concentrée est ludique et enjouée, mue par un foisonnement de rythmes et de glissandi des plus réjouissants. Brillamment interprétée par musikFabrik, Cette pièce a préludé avec bonheur à la création attendue de la nouvelle œuvre de Yan Maresz, Tutti, la première depuis 2006. 

Yan Maresz (né en 1966). Photo : DR

Formé par l’un des plus grands guitaristes de l’histoire, le Britannique John McLaughlin, pianiste, percussionniste, arrangeur de jazz fort couru - il côtoya un temps Miles Davis -, Maresz est l’une des figures emblématiques de l’Ircam depuis 1995, année où il y élabora Metallics pour trompette et électronique en temps réel, avant d’y travailler sur des projets chorégraphiques avec François Raffinot, et d’y enseigner dans le cadre du Cursus. Après sept ans de réflexion et de maturation, la nouvelle partition de Maresz, dédiée à Françoise et Jean-Philippe Billarant, ses commanditaires avec les Kunststiftung NRW et Ensemble musikFabrik, se présente comme une rupture avec ce qui l’a précédée. 

Peter Rundel. Photo : DR

Dès les premières mesures, l’on reçoit cette musique comme un coup de poing, avec ces musiciens en tutti qui exposent une phrase d’une violence inouïe qui se conclut sur une longue tenue se perpétuant par la seule électronique qui apparaît l’air de rien tant les sons diffusés par les haut-parleurs semblent être émis par les musiciens, qui, en outre, posent discrètement leurs instruments. Ecrite pour quinze instruments (flûte/piccolo, hautbois, clarinette/clarinette contrebasse, basson, cor, trompette, trombone ténor/basse, tuba, percussion, piano clavier MIDI, deux violons, alto, violoncelle, contrebasse et électronique, cette œuvre est particulièrement prenante. Le climat instauré par l’impressionnante introduction perdure vingt-cinq minutes durant, l’œuvre ne comptant que fort peu de solos, conformément à ce que le titre Tutti indique, à l’exception de la section lente, qui devrait peut-être être plus ramassée. Regrettons aussi qu’un bug informatique ait incidemment perturbé l’exécution de l’œuvre, supérieurement jouée par musikFabrik, ensemble qui sonne comme un seul instrument doué d’une prodigalité de coloris phénoménale, dirigé hier soir d’un geste large et clair par Peter Rundel.


Bruno Serrou

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