mercredi 5 décembre 2012

Le compositeur Jonathan Harvey est retourné à Dieu après l'avoir chanté sa vie durant




Jonathan Harvey (3 mai 1939 - 5 décembre 2012)


Sous le choc de la triste nouvelle de la mort de Jonathan Harvey intervenue ce mercredi 5 décembre, à l'âge de 73 ans, pressé par l'émotion, je ne me sens pas la force d'écrire une nécrologie. Mais, tenant à saluer le départ de l'un des compositeurs qui m'ont le plus marqué ces trente dernières années, j'ai choisi de reprendre un portrait que j'avais écrit de lui pour le quotidien La Croix en 2006 à l'occasion de la reprise parisienne de son opéra Wagner Dream créé à Luxembourg par l'Ensemble Intercontemporain. Homme de foi et de conviction, humaniste, ce musicien exigeant et particulièrement inventif restera comme l'une des plus belles rencontres de ma vie, et les occasions de le voir ont été trop rares. Mais je savais que nos chemins se croiseraient de nouveau... Ce ne sera malheureusement plus possible... Il me manque déjà

« Je crois que Jésus a été plus ou moins marqué par Bouddha, me déclarait  Jonathan Harvey tandis qu'il travaillait sur un opéra réunissant les deux démiurges. Leurs pensées, poursuivait-il, sont proches, les différences essentielles étant que le second n’évoque pas son père et ne se réfère pas à Dieu. Pourtant, Etre parfait ayant renoncé au monde, endurant la souffrance des hommes, il voit Dieu et les anges, mais n’en parle que par allusions. » Homme de foi et de sagesse, l’un des compositeurs les plus fins d’Angleterre, Jonathan Harvey fondait l’essentiel de sa musique sur la spiritualité et la mystique, à l’instar de Schönberg, Messiaen ou Gustav Holst, son compatriote qui, comme lui, était autant imprégné de christianisme que de bouddhisme, et, surtout, Karlheinz Stockhausen, à qui il consacra plusieurs essais. 

Né le 3 mai 1939 à Sutton Coldfield dans le Warwickshire dans une famille protestante, choriste au Collège Saint Michaël de Tenbury dès 1948, puis à Repton, Harvey ne voyait pas de contradiction entre sa foi chrétienne et son adhésion au bouddhisme, les célébrant tout deux dans un même élan musical, notamment dans ses trois opéras, le premier, Passion and Resurrection, créé lors des fêtes pascales 1981 de la cathédrale de Westminster, le deuxième, Inquest of Love, en 1992 à l’English National Opera, étant axé sur la vie après la mort. Le troisième, Wagner Dream, sera créé en avril 2007 au Grand Théâtre de Luxembourg et repris deux mois plus tard à Paris dans le cadre du Festival Agora de l’Ircam, où le compositeur travaille actuellement la partie électronique. C’est dans ce cadre qu’a été donnée samedi la création du grand duo d’amour central encadré des deux interludes associant 22 musiciens à l’informatique en temps réel. Commencé voilà six ans et encore en écriture, cet opéra de cent cinq minutes pour sept chanteurs et trois comédiens est écrit sur un livret de Jean-Claude Carrière, auteur d’entretiens avec le Dalaï-Lama. Comme son titre l’indique, l’ouvrage reprend l’ultime projet d’opéra sur lequel Richard Wagner travaillait à Venise au moment de sa mort, les Vainqueurs. D’inspiration bouddhiste, l’esquisse remonte à 1856, parallèlement à Tristan, dont Harvey reprend l’accord initial qui irrigue son propre opéra. « J’ai une attitude ambiguë face à Wagner, convient pourtant Harvey. Je n’aime pas l’homme, mais sa complexité me fascine, et, même dans sa musique, je perçois un égotisme que je rejette. J’ai voulu voir dans son projet les liens qui m’unissent à lui à travers les conflits entre le romantisme et l’après Stravinsky et John Cage, dont la pensée est toute emprunte de Bouddha. »

En 1993, il s'était vu attribuer le prestigieux prix Britten de composition. En 2007, il recevait le Prix Giga-Hertz pour l’ensemble de ses œuvres de musique électronique, tandis que Speaking était couronné par le prix Prince Pierre de Monaco. Il a été le premier compositeur britannique à recevoir le Grand prix du Disque de l'Académie Charles Cros. Entre mai 2009 et mai 2010, l’œuvre de Jonathan Harvey a été célébrée dans le monde entier dans le cadre de concerts et de festivals qui lui ont été entièrement dédiés, par de nouveaux enregistrements et des portraits. Le BBC Symphony Orchestra lui a consacré sa série Total Immersion en janvier 2012.

Au cœur d'une création d'une singulière humanité qui compte 150 opus, le dernier en date composé cette année même, une pièce pour clarinette seule intitulée Cirrus Light, nombre de chefs-d’œuvre dont les magnifiques Speakings pour grand orchestre et électronique, Death of Light / Light of Death pour hautbois, harpe et trio à cordes, l'opéra Wagner Dream, trois partitions heureusement disponibles en CD (voir "A écouter") et l'extraordinaire The Summer cloud's awakening conçu au CIRM de Nice à la suite d'une commande du New London Chamber Choir qui en a donné la création le 3 novembre 2002 dans le cadre du Festival MANCA de Nice, grande page d'une demie heure dont le matériau musical se fonde sur le motif du Désir de Tristan und Isolde de Richard Wagner.

Bruno Serrou

A écouter :

Speakings pour grand orchestre et électronique (2007-2008), Jubilus pour alto et ensemble (2002), Scena pour violon et ensemble (1992). Elizabeth Layton (violon), Scott Dickinson (alto), BBC Scottish Symphony Orchestra. Direction : Ilan Volkov. 1 CD AEon 1090

Wheel of Emptiness pour seize musiciens et électronique (1997), Tombeau de Messiaen pour piano et bande (1994), Ricercare una Melodia pour hautbois et électronique et pour trompette et électronique (1984), Advaya pour violoncelle, clavier et électronique (1994), Death of Light / Light of Death pour hautbois, harpe et trio à cordes (1998). Ensemble Ictus. Direction : George-Elie Octors. 1 CD Cyprès CYP5604

Wagner Dream, opéra pour six chanteurs, cinq comédiens, ensemble instrumental et électronique. Claire Booth (Cosima), Gordon Gietz (Wagner), etc. Ensemble Ictus. Direction : Martyn Brabbins. 2 CD Cyprès CYP5624

Tombeau pour Messiaen (+ œuvres de Cage, Jodlowski, Ferrari, Nono). Wilhem Latchoumia (piano). 1CD Sysyphe SYSYPHE013

Chu pour soprano, clarinette et violoncelle (+ œuvres de Guerrero, Pesson, Pauset). Ensemble Accroche Note. 1CD L'Empreinte digitale ED13229

Photo : DR

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